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Vie des missions - Cameroun/13


Quand les "dettes" sont

appelÉes "crÉdits"


L'Amicale de la paroisse d'Obeck et la crise financière internationale


L'Amicale de la paroisse d'Obeck (A.P.O.) est une association constituée d'une cinquantaine de fidèles, dont le but est celui de promouvoir l'épargne et de favoriser le micro-crédit à intérêts modérés.

Née pour combattre l'usure qui, dans une ville comme Mbalmayo, est pratiquée à grande échelle avec des taux d'intérêt très élevés, l'association a contribué pendant ces années à renforcer la solidarité entre ses membres, à soutenir leurs initiatives familiales de développement et à répandre les principes d'une saine gestion de l'argent dans les familles et dans les groupes paroissiaux, créant aussi une importante opportunité d'évangélisation.

Parmi les objectifs de l'Amicale il y a aussi celui de la participation aux dépenses pour les activités caritatives et pastorales de la paroisse, à travers le versement de la moitié de ses bénéfices annuels.

La dernière rencontre des membres de l'Amicale a été particulièrement animée, avec des commentaires et des interventions provoquées par la crise qui a bouleversé ces derniers jours les marchés financiers internationaux.

Le serpent qui se mord la queue

À cet égard, nous avons été particulièrement intéressés par l'analyse du sociologue anglais Zygmunt Bauman qui voit cette crise non pas uniquement comme la conséquence de la faillite des banques, ainsi que l'opinion commune le soutient, mais comme le fruit de leur incroyable succès.

Le succès d'avoir réussi à transformer des millions d'hommes et de femmes, de vieux et de jeunes, en un peuple d'éternels débiteurs. Il s'agit de la victoire de la philosophie "prends tout de suite, paie après". En effet, pourquoi attendre d'avoir de l'argent pour assouvir ses propres désirs? Avec les cartes de crédit, on peut tout de suite obtenir ce qu'on désire. Évidemment il y aura par la suite une dette à payer, mais pourquoi se préoccuper? Un nouveau prêt des "banques du sourire" permettra de faire front à la vieille dette et ainsi de suite.prof. Zygmunt Bauman

Les industries de prêt n'aspirent guère que leurs clients paient les dettes. C'est véritablement la condition de leur succès: ils ont besoin d'un peuple de débiteurs pour continuer à exister et à multiplier leurs propres bénéfices.

Selon l'analyse de Bauman, comme le serpent qui se mord la queue, le système est allé en crise par trop de succès, "trop de crédits" (ou "trop de dettes", selon le point de vue) dans ce monde moderne dans lequel la culture du recours au crédit et à la consommation pour affronter chaque problème est devenue une drogue.

Dans ce cadre, les politiques gouvernementales qui sont en train de normaliser le système, en recapitalisant les prêteurs d'argent et en rendant de nouveau leurs débiteurs aptes à recevoir des crédits, ne font rien d'autre, selon les conclusions du sociologue, qu'offrir une nouvelle fourniture de drogue pour résoudre le problème tant des "trafiquants" que des "toxicomanes" en crise d'abstinence.

À partir de nos inquiétudes

Ce macro-système va certainement bien au-delà de la vie simple des fidèles d'Obeck. Nous n'avons aucune prétention de faire une analyse qui va au-delà de nos compétences; ce qui nous intéresse c'est un discours qui peut offrir des opportunités de réflexion aux fidèles de la paroisse.

Même dans nos quartiers, dans les familles, dans les associations règnent l'usure et l'endettement en chaîne ; et l'incapacité de payer les dettes crée des situations graves et parfois tragiques.

À côté des besoins réels, il y a des exigences créées pour vouloir vivre et "apparaître" au-dessus des propres moyens. Il y a souvent le refus de la fatigue du travail en tant que source de richesse, considérant cette dernière plutôt comme le résultat des différentes "acrobaties à risque": de la simple tromperie sur les quittances du courant jusqu'au point d'arriver aux pratiques ésotériques les plus aberrantes. Tout cela amorce ces mécanismes destinés à exploser dans les familles et dans la vie des individus.

Confrontés à toutes ces situations, à l'occasion de leur dernière rencontre, les membres de l'Amicale ont exprimé leurs appréhensions parce qu'ils savent que la crise internationale ne tardera pas à se faire sentir au Cameroun, même si le pays, comme de nombreux autres en Afrique, n'est que faiblement intégré dans l'économie internationale.Wall Street

Ils savent que les banques africaines trouveront de plus grandes difficultés à accéder aux prêts; que les entreprises locales ne pourront pas obtenir aisément les financements pour leurs propres activités; que les gouvernements du Nord, préoccupés à secourir leurs instituts de crédit en difficulté, seront moins enclin à financer les programmes d'aide pour les pays les plus pauvres.

Même la demande de matières premières africaines sera ralentie, à cause de la récession économique. Ces derniers jours, le cas du port de Douala, la capitale économique du pays, avec un cumul de bois d'exportation invendu, nous le montre déjà d'une manière très claire.

Il y a enfin la préoccupation de voir diminuer les remises provenant des membres de la famille qui se trouvent en Europe ou aux États-Unis.

Appeler un chat un chat

Face à ces problèmes et aux péripéties de la finance internationale, les membres de l'Amicale ne prétendent certainement pas offrir des solutions. Ce qui est important pour eux c'est de comprendre, afin de promouvoir une manière différente de vivre et de se comporter, les logiques qui créent les mécanismes pervers avec des crises et des faillites désastreuses.

D'abord, il faut apprendre à appeler les choses par leur nom. Même si le terme semble être mystérieusement banni de notre société, les "dettes" ne sont pas des "crédits" et ces derniers se transforment, pour celui qui les reçoit, inévitablement en dettes à rembourser.

Les sociétés modernes ont créé les "cartes de crédit", une expression qui évite soigneusement d'évoquer les dynamiques d'endettement qu'elles tendent par contre à engendrer, selon la logique du système. Nous retrouvons une "mystification" semblable dans les quartiers, moins modernes d'Obeck.

La plus grande partie des familles sont endettées, même gravement, souvent pour organiser ces cérémonies familiales dispendieuses qu'impose la tradition culturelle. Tous parlent de "crédits", en jouant aussi sur la langue beti, celle de notre région, qui emploie un seul terme (ekola), pour exprimer et la dette et le crédit. En le traduisant en langue française, les gens disent "crédit", peut-être dans l'espoir que le nom change magiquement la réalité qui y est derrière. Une réalité qui cependant finit, tôt ou tard, par s'imposer et par envoyer les "bénéficiaires de crédits" en prison ou devant les autorités administratives.

La solidarité et l'attention aux contextes familiaux plus difficiles, que l'Amicale est appelée à favoriser dans la paroisse, ne la dispensent pas de rétablir, d'abord, la vérité des situations, sans les mystifier.

Elle est appelée à éduquer les fidèles à gérer leurs propres besoins avec réalisme et avec responsabilité, pour qu'ils ne s'attardent pas derrière les productions magiques de richesse. Et aussi à détruire les faux besoins, à développer leurs propres possibilités, avant de faire recours à l'aide extérieure.

L'Amicale est surtout appelée à aider les fidèles à calculer et à prévoir, selon l'invitation évangélique: "Qui de vous en effet, s'il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense et voir s'il a de quoi aller jusqu'au bout?" (Lc 14, 28).

Franco Paladini

18/06/2010

 
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